5 sept. 2015

Migrants à Lausanne: des travailleurs méconnus


À la Place Saint-François, Mohamed attend le prochain bus à inspecter. (© Stefano R. Torres)
Le passant attentif remarquera ces quelques hommes qui, habillés d'un pardessus blanc à l'inscription «bus:net», s'occupent de ramasser les journaux des tl (transports lausannois) aux principaux croisements de bus à Lausanne. Quelle est leur histoire? Que font-ils exactement? Quelques portraits* d’une migration exigeante et tour d’horizon d’un programme dont on n’entend que peu parler.

L’un de ces hommes, avec qui je discute à la place Saint-François, me suggère de m’adresser «au patron», que je rencontre dans l'atelier de location et de réparation de vélo: le Maison du Vélo. Un petit coin de vie sous les imposantes colonnes du Pont Bessières. Daniel Genou, dans ses soixante ans, habillé d’un t-shirt bleu électrique de coach sportif, me reçoit volontiers dans un petit bureau et se présente comme l’un des coordinateurs à l'EVAM, l’institution publique mandatée par le Canton de Vaud pour s’occuper de l’accueil des migrants. Plus précisément, il travaille au sein de l’Entité Intégration et Développement (EID) et explique que l’occupation «bus-net», mise en place d'un commun accord par les Transports publics de la région lausannoise et l'EVAM, provient plus largement d'un «programme d’occupation», visant à faciliter l'intégration des migrants dans une société qui leur est différente. Ces activités leur permettent de «côtoyer les gens de tous les jours et les remettre dans le circuit du travail», ajoute-t-il. Ici même, dans le cadre du programme «Provélo», une équipe de migrants s’occupe de la réception, ainsi que de répondre aux besoins des personnes venant réparer leur vélo. Mais avant toute chose, pour commencer la journée, ils procèdent à une lecture à haute voix du journal quotidien, histoire de s’accoutumer à la langue locale. L’idée m’interpelle et je me rends un matin à l’une de ces séances. 

Apprivoiser la langue française

À la Maison du Vélo, Dibirov commence la lecture quotidienne du journal qui a lieu dès 8h, pour habituer les migrants à la langue française. Son collègue, Shale, suit la lecture avec attention. (© Stefano R. Torres)

Après la réception, on arrive à l’unique salle que comporte l’endroit, avec quelques vélos entreposés, des outils accrochés sur des supports aux murs, ou posés sur les étagères. Une odeur de petit garage. À gauche, un canapé rayé blanc et rouge, deux petites tables et des chaises, ainsi qu’un petit comptoir avec la machine à café. C’est ici que les intéressés se retrouvent devant une boisson chaude pour la lecture quotidienne du journal. Huit heures tapante : déjà tous présents. Je suis l’un des derniers à arriver. Sam, blond aux cheveux bouclés et touffus, se présente à moi comme civiliste. C’est lui qui anime la lecture et à tour de rôle, chacun choisit et lit un article plus ou moins long, selon son niveau, souvent avec difficulté. Le civiliste les aide à prononcer juste, puis discussions autour du sujet en question : une nouvelle application pour smartphone, un bilan des «sexbox» genevoises, le record mondial du plus haut plongeon.

Dibirov, originaire du Caucase, ne se sépare pas
de son dictionnaire franco-russe.
(© Stefano R. Torres)
La petite équipe prend les questions que je lui pose avec plaisir et, très curieuse, elle cherche à en savoir plus sur moi-même – à croire que les rôles s’inversent. Dzhamal, originaire du Caucase, d’une ville située quelque part entre la Russie et l’Azerbaïdjan, est très bavard et se plaît à m’enseigner les usages de son lieu d’origine, ou à me parler de l’ancienne proximité culturelle entre la langue de Pouchkine et celle de Molière. Devant lui, un dictionnaire bilingue russo-français qu’il consulte régulièrement. Les autres, tous dans leur quarantaine, viennent d’Arménie, d’Afghanistan et d’Erythrée comme Biniyam. Celui-ci me raconte en anglais qu’il est ici depuis cinq ans, une année de plus que Majid, l’Afghan discret en face de lui. Lorsque je souhaite en savoir plus sur sa situation en Suisse, il dit n’avoir strictement rien ici – un «rien» qu’il mime avec les mains – ni épouse, ni famille, ni travail; il se sent trop peu considéré par l’État. Au contraire, pour Dzhamal qui, il le reconnaît, s’en sort mieux que Biniyam en français, tout est une question de liberté d’expression: «Ici, tu peux parler de Hitler alors que c’était une personne terrible, [...] Là-bas, dans mon pays, si tu ne portes par la barbe, tu es un hétérodoxe.»

L’imprimeur somalien qui ramassait les journaux

À la Place Saint-François, principal croisement de bus à Lausanne, Mohamed attend
le prochain bus à inspecter dans le cadre du programme « bus-net ».
(© Stefano R. Torres)
Le jour suivant, au sein de l’équipe de «bus-net», à la place Saint-François, Mohamed, dans la trentaine, est le seul à bien vouloir répondre à mes questions. Les collègues sont gênés par un lexique qu’ils ne pensent pas maîtriser suffisamment. Ils viennent du Sri Lanka, de Serbie et du Cambodge. C’est donc la langue qui semble freiner la discussion entre eux, même si, là-dessus, la fréquence des bus a aussi son mot à dire. Pendant la conversation, le collègue sri-lankais, un petit homme souriant à casquette blanche, finit tout de même par nous écouter avec curiosité. Mohamed n’a pas pu obtenir de statut de réfugié et possède actuellement un permis F, ou d’admission provisoire(1). C’est avec son épouse et sa fille qu’il a voyagé depuis la Somalie jusqu’en Suisse, en passant par le Yémen, la péninsule Arabique, la Turquie, la Grèce, puis par les Balkans. Là-bas, il était imprimeur. Il prépare actuellement son dossier pour trouver un emploi fixe n’importe où.

À 8h00, il se rend sur le lieu de travail en train depuis Roche, son lieu d’hébergement, puis termine à midi. S’il peut se permettre le trajet, c’est que les frais de transports lui sont offerts en compensation du travail effectué, en plus d’une indemnité de trois cent francs par mois, m’indique-t-il. Un peu sceptique à l’idée d’une meilleure intégration avec la population locale que permettrait l’activité, je lui demande si on vient vraiment leur parler de temps à autre: «Environ trois à quatre personnes par jour», me répond-il. Selon lui, la plupart des personnes ont une attitude positive et sont surtout curieux de savoir ce qu’il fait avec ses collègues. 

Avant la pause, le sac de journaux ramassés
est déjà rempli.
(© Stefano R. Torres)
C’est à peu près la même constatation que fait Pacha El Houssain, un Marocain qui, lui, ramasse les journaux au terminus du M1, le métro au Flon: selon ses dires, il n’a jamais été interpellé de façon négative, bien au contraire. Depuis bientôt trois ans en Suisse, Pacha est encore en attente de son admission en tant que réfugié et, par conséquent, possède un permis N. Pour lui, «la Suisse est un pays particulier pour sa démocratie». C’est la tranquillité, permise par cette démocratie et ses bonnes infrastructures, qui lui plaît ici. Même s’il est seul, il s’en contente. Vraisemblablement, il penche plutôt pour les discussions imprévues comme celle-ci. «Je préfère ne pas m’engager avec d’autres personnes...», me confie-t-il. Bientôt arrivé au terme de son contrat, il espère bénéficier des quatre mois supplémentaires offerts en cas de bon comportement. En effet, une activité dans le même secteur est limitée par l’EVAM à une année par personne, sans doute afin de donner la même possibilité à d’autres.

Un programme bien plus large

Pacha à la station du M1, au Flon, attend le prochain métro pour en sortir les journaux. (© Stefano R. Torres)
Qu’en est-il des femmes dans le programme? Selon Mohamed, mon premier interlocuteur, elles y participent également, mais ailleurs, comme aux cuisines du centre de formation, à Ecublens. De fait, le «programme d’occupation» ne se limite pas aux activités susmentionnées. Certaines sont le fruit d’une collaboration avec d’autres communes, d’autres sont organisées aux centres mêmes de l’EVAM. Parfois, elles ont un caractère plus «professionnalisant», comme c’est le cas des cuisines, du programme santé, ou d’une formation de peintre en bâtiment, à Prilly. Le site internet de l’établissement indique qu’environ 200 migrants en tout sont employés chaque trimestre(2).

Pacha procède à l’inspection rituelle
des rames de métro. (© Stefano R. Torres)
D’après M. Genou, n’importe quel requérant d’asile peut demander à être incorporé quelque part, «mais ce n’est pas obligatoire; ils ont le libre choix total de travailler ou non.» Après sa demande, la personne passe un entretien auprès d’une cellule d’orientation et est sélectionnée selon ses compétences. Toutefois, ces programmes ne sont pas sans poser quelques problèmes, par exemple avec les syndicats du nettoyage qui ont parfois accusé «bus-net» de constituer une concurrence déloyale. C’est pourquoi M. Genou tient à me signaler que les migrants «ne nettoient pas les bus; ils ramassent les journaux», une activité qui, d’ailleurs, ne serait autrement pas proposée par les TL, précise-t-il – ce qui, en même temps, justifie l’indemnisation, plutôt que le salaire. La position compliquée de l’EVAM tient vraisemblablement au fait qu’on y cherche, à la fois à favoriser une meilleure intégration des migrants, tout en évitant d’attiser la colère des citoyens craignant de se faire «prendre» un emploi. Toujours est-il que, comme l’indique un vieil adage, «tout travail mérite salaire». D’autant plus qu’une partie importante des aides allouées par l’établissement est sensée être remboursée par certaines catégories de migrants(3). Pour l’instant, aucune réponse n’a été reçue de la part de l’institution sur cette contradiction.

Comme l’informait déjà la chaîne locale La Télé en octobre 2012(4), avec son action, l’EVAM ne visent pas uniquement les migrants; le but est également d’améliorer leur image au sein de la population. De leur côté, ils sont là et n’attendent pas moins qu’on leur adresse la parole, histoire de «causer» un peu, comme on dit dans le coin. 
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*Les témoignages de cet article ne sont pas représentatifs de la situation de l’ensemble des migrants du Canton de Vaud.
(1) Permis N et permis F
Le permis N est obtenu par tout requérant d’asile en attente de l’obtention, ou non, du statut de réfugié – qui leur procure le droit à un permis B. Ils ont la possibilité de travailler après 3 mois dans le canton, si tant est qu’ils en aient l’approbation du Service de l’emploi, demandée par un employeur.
Le permis F, ou admission provisoire, est donnée aux personnes n’ayant pas reçu le statut de réfugié, mais ne pouvant pas être renvoyée dans leur pays pour des raisons humanitaires. Les personnes ayant un permis F sont donc admises définitivement si elles obtiennent un autre permis, ou renvoyée dans certains cas, par exemple si la situation du pays change. Elles ont le droit de travailler.



17 avr. 2015

Entre libertés et contraintes : Maîtres en pratique de la théorie


Elle est peu connue, et pourtant l'association Les Maîtres de la Caverne est à la base de nombreux projets de création diffusés chaque année au Festival Fécule. Leur particularité? Ils peuvent être le produit de toute personne inscrite à l'Unil.

C'est un froid mercredi après-midi du mois de mars que je retrouve un ami de longue date, Grégory Thonney, étudiant en français et en informatique pour les sciences humaines, à la Faculté des Lettres. Il prépare avec toute la minutie possible un plateau de tartines au fromage blanc et à la confiture, destinées à l'un des «banquets» canadiens régulièrement organisé par l'association Les Maîtres de la Caverne, au Foyer du Théâtre de la Grange de Dorigny. Grégory me présente Charlotte Hebeisen qui, depuis septembre, est assistante de Michael Groneberg, Maître d'enseignement et de recherche à la Section de philosophie et, surtout, fondateur et responsable de l'association. «J'ai juste envie d'avoir présenté mon projet et que ce soit derrière moi», lâche alors Charlotte avec un sourire nerveux, derrière ses grandes lunettes beiges et une épaisse écharpe en laine. Ces projets sont la raison de ma présence au banquet. Probablement est-elle simplement anxieuse à l'idée de s'adresser à cette audience; y sera présente toute personne curieuse souhaitant s'intéresser à ce qui se fait dans l'association et, éventuellement, émettre une ultime critique avant les diffusions au Festival Fécule et ailleurs. En effet, l'association a pour but précis de permettre à tout étudiant, chercheur, ou encore professeur, de mettre en pratique la théorie ingérée, créée ou travaillée, à travers un projet de création. Rien de mieux pour concrétiser une froide matière trop abstraite, ou simplement construire avec les flots d'idées parfois provoquées par la théorie.

Un moment s'écoule au Foyer de la Grange avant le début des présentations. C'est l'occasion d'échanger avec les personnes présentes et d'en rencontrer de nouvelles, autour de mets variés et dans une inhabituelle et chaleureuse ambiance de banquet.


Capture d'écran du film de Nino fournier, Portrait de la jeune fille en danseuse.

Un film expérimental 

Ce «flot d'idée», c'est ce qui semble arriver à Nino Fournier, 20 ans et étudiant en philosophie et en histoire et esthétique du cinéma. Il est l'auteur de plusieurs courts et moyens-métrages expérimentaux qu'il publie sur sa chaîne YouTube et attend la diffusion de son Portrait de la Jeune Fille en Danseuse au prochain Festival Fécule. Entre verres de rouge et tranches de cakes salés, il m'explique qu'à travers ce projet, il cherche à se détacher, voire à dénoncer la prépondérance du «mot» dans le cinéma. «Il est quasiment impossible de convaincre un producteur en lui montrant des images ou des tableaux: il faut qu'il y ait un scénario, du texte», m'apprend-il dans son accent jurassien. Pour ce passionné, inspiré par le cinéaste Peter Greenaway, se rapprocher le plus possible du média filmique implique de mettre l'accent sur l'image, le mouvement, plutôt que d'accorder trop d'importance à la «sémantique», risquant de mener à du théâtre filmé. Pour ce faire, il utilise la technique du found footage qui consiste en un rassemblement de séquences existantes pour en faire un nouveau film. Son projet est donc essentiellement un travail de montage, ce qui lui permet de jouer avec le rythme et la colorisation des extraits. Résultat: un série d'images mouvantes qui d'une certaine façon cherchent à «parler» d'elles-mêmes; des tonalités fortement contrastées, des vitesses variables, voire inversées qui, couplées de musique, procurent au film toute son émotivité. Pour le jeune expérimentateur, la principale difficulté était donc légale: il fallait utiliser des séquences libres de droit, raisons pour laquelle elles remontent pour la plupart aux années 1920. De toute façon, cela «permet une imagerie plus intéressante, notamment au niveau du grain de l'image.»

Il va de soit que ce projet réfléchi correspond totalement au thème «liberté et contraintes», proposée cette année-là par l'association. Je m'éloigne alors de cet intellectuel à la fois extravagant et sympathique, au verbe instruit et à l'allure classique – pantalon et chaussures en cuir beiges, veston gris, par-dessus un pull en laine blanche – et me dirige vers le faiseur de tartines.

Du plateau à tartine au plateau de jeu de rôle 

Grégory Thonney dirige une partie de jeu de rôle,
en tant que «Maître du jeu».
(© Stefano R. Torres)
À ma plus grande surprise, j'apprends que pour projet, Grégory Thonney a choisi de préparer une partie de jeu de rôle au festival sus-mentionné. Personnage tout aussi atypique, par ses phrases hésitantes, son regard dans le vide et ses mouvements infinis, il me raconte son idée baptisée Vagabondage imaginaire: un jeu de rôle comme les autres, à la différence qu'il permettra aux joueurs d'accomplir, chacun leur tour, la tâche du Maître du jeu (ou MJ) – c'est-à-dire donner le cadre de l'histoire, pour permettre aux joueurs de s'y mouvoir. C'est alors que surgit le thème «liberté et contraintes», dans la mesure où, bien que le (ou la) MJ ait la possibilité de mener la partie n'importe où (du monde des dinosaures à un univers post-apocalyptique), sa liberté s'arrête là où commence celle des autres joueurs, à savoir leur possibilité de voir, de ressentir et d'agir comme ils le souhaitent. La partie se veut ouverte à toute personne souhaitant découvrir le «jeu de rôle». Que faire si mener le jeu s'avère trop compliqué pour des débutants ? «C'est ma grande angoisse!», répond Grégory, raison pour laquelle, en plus d'encadrer les parties, il a décidé de créer lui-même un «petit fascicule» contenant les règles du jeu.

L'étudiant de 24 ans s'était auparavant déjà intéressé à ce type de jeux pour un projet dans le cadre des Maîtres de la Caverne: un documentaire-fiction intitulé Coups de dés lui avait permis d'aborder cet univers sous un angle différent de celui dénigrant, voire méprisant, habituellement emprunté par les médias et le monde académique. Le film nous fait comprendre que le jeu de rôle est un «jeu», autant dans le sens du divertissement que dans celui du «jeu d'acteur» ou de comédien. «Faire ressentir au gens ce côté créatif» c'est bien ce que recherche Grégory, même s'il affirme s'éloigner de son moyen-métrage: «Ici, je veux juste utiliser le medium jeu de rôle», précise-t-il.


Michael Groneberg introduit le banquet au Foyer de la Grange (© Stefano R. Torres)

Partage d'une vie

Après une brève prise de parole de Michael Groneberg, les présentations peuvent commencer. Les participants ont pris place autour de petites tables rondes de cafés italiens, munies de quoi se sustenter. À la surprise générale, Charlotte Hebeisen, première intervenante, confesse à l'audience la différence dont est atteint son corps depuis sa naissance: le myéloméningocèle (forme la plus grave de spina bifida). Ce problème de développement du tube neuronal mène à une opération nécessaire dès la naissance, afin que la moelle reste à l'intérieur du tube. L'opération a pour conséquence l'inefficience de certains organes: en l'occurrence les intestins et la vessie. Depuis ses 20 ans, l'issue de ces organes sont remplacés par des trous appelés «stomies» qui débouchent sur des poches remplaçables, placées sur le ventre de la jeune femme.

Comment faire pour partager une telle expérience, dans laquelle le corps est quotidiennement ressenti, constamment éprouvé? C'est ce même défi, cette prise de liberté d'exprimer la contrainte, qui constitue la base de son projet. Bien que ce dernier soit encore en construction, Charlotte explique qu'il sera constitué de deux parties. Dans la première partie, plus personnelle, il s'agira de créer un double monologue se déclinant en trois actes. Le premier acte aura le rôle du monologue mental qui prend conscience du corps à travers les divers pronoms de la langue française. Le monologue du second acte sera l'expression du corps qui s'interroge dans la difficulté de sa propre acceptation: vivre avec la maladie ou la détruire en perdant la vie? Acceptée la première possibilité, le troisième acte constituera la réconciliation entre le corps et l'esprit et mènera logiquement à la seconde étape du travail, l'aboutissement du projet: le partage. Charlotte invitera alors les intéressés à écrire et illustrer les pochettes qu'elle placera sur son corps, puis qu'elle prendra en photo. 

Bureau de travail de Charlotte Hebeisen (© G. Lachat)
Une courte pause entre les présentations me permet de m'entretenir avec cette étudiante de 28 ans, en Master de philosophie et de français. Emmitouflée dans son écharpe en coton blanc, une cigarette à la main, elle me raconte avoir pris sa décision il y a trois jours seulement. L'idée, elle, remonte à bien plus loin, mais devait prendre son temps pour mûrir. Présenter son projet au banquet était un moyen de se lancer une fois pour toute, même si «Michael ne met pas d'obligation par rapport au rythme des projets», insiste-t-elle: le gourou est ouvert à des propositions de délais qui ne sont pas forcément liées aux festivals. Cette présentation lui a aussi permis de s'ouvrir et de se rapprocher des personnes qui étaient dans la salle: «Quand je parle avec des amis qui ne connaissent pas ma maladie, j'ai le sentiment de leur mentir.» Étant donné la fraîcheur du projet, pour l'instant nommé A'corps, il ne passera pas au festival, mais est déjà prévu pour le mois de juin. 

La soirée continuera jusqu'aux alentour de 22 heures, avec l'exposé d'autres projets prévus au Festival Fécule, dont «la théorie» semble finalement davantage constituer la liberté que la contrainte. Parmi eux, une pièce de Molière mise en scène par Julien Bovier, ou encore la Synergie monadique, une représentation impressionnante mêlant rap-slam-poésie et saxophone par Simon Monseu et Jérémie Steiger. Deux futurs (voire actuels) artistes de la scène, parlant comme des frères et, pourtant, rencontrés par hasard quelques mois auparavant. La liste n'est pas exhaustive. Pour les intéressés, les projets des Maîtres de la Caverne diffusés au Festival Fécule auront lieu les 24, 25 et 27 avril, le programme complet se trouvant sur le site de l'association. Quant à la partie de jeu de rôle, les places ne sont pas illimitées!

11 janv. 2015

Commémoration à Lausanne des récents assassinats


Alors que des millions de personnes ont manifesté en France et ailleurs en Europe, contre les attaques terroristes de la semaine du 7 janvier 2015, environ 2000 personnes ont aussi voulu participer à cette page d'histoire en se rassemblant à Lausanne, dans l'après-midi du dimanche 11 janvier. Silencieux, le cortège a commencé son parcours à la Place de la Riponne, a continué vers Chaudron, puis est entré dans le centre-ville par la Rue de l'Ale. Le défilé fut bouclé à l'endroit de départ. Enfin, un cercle de personnes se tenant par la main a entonné la Marseillaise. Certaines brandissaient un drapeau. Dans le cortège se trouvait notamment le président socialiste du Conseil d'État vaudois, Pierre-Yves Maillard. 

Reportage photo de l'évènement : 

5 nov. 2014

Le malaise caché d'Ecopop

Écrit pour L'auditoire : http://www.auditoire.ch/index.php?env=article&cat=polsoc&art=20141105140813 (novembre 2014)


La position officielle de l'UDC sur l'initiative Ecopop ne fait pas l'unanimité auprès de ses propres adhérents. Dans les partis politiques, de telles situations ne sont pas rares. Ici, le clivage témoigne pourtant de divergences plus profondes au sein du parti.


          C'était déjà en fin août que la direction et le groupe parlementaire de l'UDC prenaient officiellement position sur l'initiative Ecopop, objet de votations le 30 novembre prochain, qui entend, entre autres, limiter l’immigration. Alors qu'ils encouragent un rejet de l'initiative, une partie importante de leurs sympathisants – les deux tiers, selon les résultats du récent sondage de l'institut gfs.bern – se dit, au contraire, favorable au texte. Par ailleurs, certaines sections cantonales du parti, comme Bâle-Campagne, ainsi que le groupe UDC de la ville de Lausanne, ont également pris cette position. D'après LeTemps, pour les têtes dirigeantes du parti, «Ecopop serait [...] une «attaque frontale» contre l'économie suisse, car elle empêcherait les entreprises – PME en tête – de recruter de la main d'oeuvre spécialisée dans l'UE ou dans des États tiers.»(1)

          Après l'intervention de Claude-Alain Voiblet, vice-président et coordinateur romand de l'UDC, à l'émission Forum(2), cette division au sein du parti semblait n'avoir rien d'anormal. Il évoque alors les mêmes motivations «stratégiques» du parti à voter «non», mais se dit aussi compréhensif à l'égard des «représentants de notre parti qui sont notamment soucieux de la qualité de vie.» Pour Valentin Christe, vice-président des jeunes UDC vaudois et, quant à lui, favorable à l'initiative, l'explication du clivage se trouve autre part: le mandat donné par le peuple au Conseil fédéral et au Parlement, le 9 février dernier, n'aurait toujours pas été pris en compte. «L'initiative Ecopop, c'est l'occasion pour la population de bétonner le choix du 9 février.» 


L'immigration est associés à plusieurs maux sociaux. – Double-page de l'édition spéciale de Franc-parler, janvier 2014, pp. 6-7.

 Un malaise caché

          D'un point de vue stratégique, même si le clivage était plus alarmant qu'on souhaite le présenter, il est plus avantageux pour tout parti de donner l'image d'un groupe unifié, dans lequel les mésententes ne mettent en rien en danger les idéaux et les valeurs de fond. Cela dit, l'opposition entre la base et la tête de l'UDC peut-elle vraiment se réduire à ces seules explications? Que faut-il entendre par «la qualité de vie» dont se soucient les électeurs de l'UDC: de la pollution de l'air et du paysage, ou alors d'une diversité culturelle vue comme excédante?

          Les têtes dirigeantes de l'UDC, comme celles des autres partis et la Confédération, ont bien compris qu'une limitation aussi stricte que celle proposée par Ecopop (0,2% de croissance annuelle de la population) nuirait sérieusement à l'économie, étant donné que, par exemple, une grande partie de la main-d'oeuvre étrangère travaille dans la construction. La récente intervention de Christophe Blocher à cet égard(3), interviewé par le TagesAnzeiger, mettait, elle, l'accent sur les personnes hautement qualifiées, les ingénieurs étrangers qui ne pourraient pas être engagés dans le pays, du fait «du quota d'immigration de 0,2%, déjà atteint par les réfugiés et les personnes admises provisoirement.» L'UDC se trouve alors embarrassée devant des adhérents qui n'ont fait que continuellement intégrer et s'identifier aux discours anti-immigration, voire franchement racistes, tenu par le parti depuis plusieurs années.

          En fin de compte, peu importe de savoir si pour le parti, l'immigration est un réel mal social, ou si elle est instrumentalisée à d'autres fins(4). Le fait est que les étrangers, ingénieurs ou pas, ont bel et bien été utilisés comme bouc émissaire à plusieurs égards, y compris pour des questions d'ordre environnemental. L'exemple récent le plus probant figure dans le journal Franc-parler du parti politique. L'édition spéciale de janvier 2014, dans laquelle était défendue l'initiative du 9 février, contenait une double-page saisissante, où l'immigration était associée à 34'500 logements en plus par années, 200 éoliennes de trop, ou encore à 42'000 voitures de tourisme. Le journal fut tiré à un peu moins d'un million d'exemplaires.

Une question de comportement

          Contre les attaques des Conseillers fédéraux Alain Berset et Simonetta Sommaruga, les initiants d'Ecopop se sont plusieurs fois défendus de ne pas être «xénophobes», tout en soutenant que leur initiative cherchait avant tout à contrer «l'idéologie de la croissance»(5). Malheureusement, que la cause provienne ou non des initiants mêmes, Ecopop s'inscrit indéniablement dans l'optique du bouc émissaire évoquée précédemment, puisqu'elle attribue des problèmes de qualité de vie et d'environnement à la seule venue d'étrangers; elle instaure une crainte et un dégoût de l'étranger, supposé à l'origine des problèmes environnementaux, et possède donc un caractère xénophobe. Cette limitation était surtout la réponse facile à des exigences environnementales de plus en plus urgentes: le thème de l'immigration est déjà bien inscrit dans l'air du temps. Dans un article du numéro 220, L'auditoire mettait en avant le fait que la «qualité de vie» environnementale, autant au niveau mondial que local, dépendait avant tout du comportement des individus.

          Les initiants d'Ecopop ne peuvent pas à juste titre être accusés de «xénophobes», étant donné que leur intention est d'améliorer une qualité de vie supposée en dégradation, du fait de la pression démographique – ce qui témoigne plus d'une vision nationaliste que xénophobe. Pourtant, nul doute que l'initiative, elle xénophobe, est une aubaine pour une fraction de la population ayant adoptée les discours discriminatoires de l'UDC.

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(1) LeTemps, http://www.letemps.ch/Page/Uuid/a5bed64a-2aba-11e4-8ab3-d33d36d7ae61/LUDC_rejette_linitiative_Ecopop (Consulté le 26 octobre 2014)
(2) Émission Forum du 24 octobre 2014, www.rts.ch/audio/la-1ere/programmes/forum/6227788-l-initiative-ecopop-seme-la-division-au-sein-de-l-udc-24-10-2014.html (Consulté le 26 octobre 2014)
(3) TagesAnzeiger, http://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/Mit-mir-in-der-Arena-wuerde-es-scherbeln/story/13670344 (Consulté le 31 octobre 2014)
(4) Selon Jean Rossiaud, sociologue et membre des Verts, le discours anti-immigration de l'UDC auraient avant tout des ambitions électorales : LaCité, http://www.lacite.info/migration-bien-commun-de-lhumanite/ (Consulté le 26 octobre 2014)
(5) LeTemps, http://www.letemps.ch/Page/Uuid/1d7c794c-4e44-11e4-a701-a0e5a8a72efd/Ecopop_livre_une_charge_contre_lid%C3%A9ologie_de_la_croissance (Consulté le 27 octobre 2014)

Droit et mentalité: une concurrence sur l’égalité

Écrit pour L'auditoire : http://auditoire.ch/index.php?env=article&cat=webonus&art=20141030133952 
(octobre 2014)


En 2013, le Forum économique mondial classait la Suisse dans le top 10 en matière d’égalité entre homme et femme ; de quoi s’enorgueillir. Pourtant, la réalité des choses laisse encore à désirer : analyse de la situation.

          Que reste-il encore à faire en matière d’égalité entre homme et femme dans notre pays? Ce principe est inscrit dans la Constitution fédérale depuis 1981. Les femmes ont le droit de vote depuis 1971 et la loi sur les rapports égaux entre les sexes au travail existe, quant à elle, depuis 1996. Cela dit, la question peut être posée sous deux angles différents: d'une part l'égalité dans le droit, d'autre part celle que l'on trouve dans les faits.

Affiche des opposants au suffrage
féminin en Suisse, lors de la campagne de 1946.
État actuel du droit

          Du point de vue du droit, il reste peu à faire. Des mesures sont nécessaires là on où s'y attendrait le moins, car notre regard se focalise surtout sur l'égalité dans le monde professionnel et dans l'éducation, deux domaines déjà légiférés. Ces mesures ne sont pourtant pas sans importance. Par exemple, on pourrait évoquer un taux d'imposition désavantageux pour le «deuxième salaire» des couples avec enfant: une étude réalisée par la Conférence romande de l'égalité a démontré qu'un travail à temps partiel - encore en majorité exercé par les femmes - venant compléter le salaire d'un temps plein, engendrait plus de pertes que de gains. La cause est bien simple: les taux d'imposition en vigueur(1). Cela incite celles et ceux qui pourraient exercer un emploi à temps partiel à ne pas travailler du tout. Un autre exemple est celui de l'assurance-accident, obligatoire pour tout travail rémunéré, mais encore inexistant pour les hommes ou femmes au foyer. Ceux-ci doivent s'assurer contre les accidents dans le cadre de l'assurance-maladie obligatoire. Cela témoigne d'une conception particulière du «travail», laissant encore sa marque sur le droit: n'est-ce pas un labeur comme un autre de s'occuper du ménage, d'autant plus lorsqu'on le fait durant toute une vie? De plus, ne souhaite-t-on pas que le travail au foyer devienne un choix individuel, au lieu de rester une obligation sociale? Ce n'est pourtant pas ce que le système actuel encourage.

          Dans l’absolu, d'autres domaines du droit devraient pour le moins être sujets à discussion: un droit au congé paternité plus étendu qu’actuellement, ou encore une obligation de servir pour tous les citoyens, pour autant que cette obligation perdure. La question devient alors un peu plus sensible auprès du public, étant donné que l’injustice serait alors réglée pour les hommes; d’aucuns pourrait considérer qu’il ne s’agit pas d’une priorité pour la cause des femmes. En l’occurrence, dans un arrêt de 1991 sur l’obligation de servir, le Tribunal fédéral considérait que «la loi et l'article constitutionnel sur l'égalité ont été conçus notamment en vue d'améliorer la situation des femmes, et n'avaient pas pour but de les charger d'une obligation supplémentaire.»

Les mentalités

          Indépendamment du droit, il est clair qu'une égalité de traitement entre hommes et femmes n'est pas encore ancrée dans les mentalités. Il n'y a qu'à rappeler les propos tenus par Ueli Maurer en septembre 2013, alors Président de la Confédération - donc représentant suisse à l'étranger -, dans un ton qui semblait des plus naturels et innocents. Selon lui, «Les femmes ont un autre rôle dans notre société: s’occuper des enfants, d’autres choses. L’homme, qui fait le service militaire, fait aussi quelque chose pour vous [ndlr: s'adressant à Amanda Gavilanes, secrétaire romande du GSsA]; il est là pour veiller à la sécurité des plus faibles: les femmes, les jeunes, les personnes âgées.»(2) Difficile d’aller de l’avant sans s’émanciper d’une vision des relations homme-femme confinée cette formule.

          En fait, il n'y aurait qu'à s'arrêter un instant sur les chiffres de l'Office fédérale de la statistique pour se rendre compte de la situation dans laquelle se trouvent encore certaines femmes. Les chiffres les plus frappants ont trait au monde du travail: en 2010, le pourcentage de femmes gagnant au-dessus de 8000 francs pour un travail à plein temps (ce qui représente 19,5% de l'ensemble des salariés) était estimé à 15,4 %; en d'autres termes, sur cent personnes travaillant à plein temps, vingt gagnent au-dessus de 8000 francs par mois et, parmi elles, il n'y a que trois femmes(3). Plus proche de notre institution, en 2012, seuls 36,2% des postes dans l'enseignement au sein de hautes écoles et d'universités (professeurs, assistants et autres) étaient pourvus par des femmes.

          Il est évidemment facile de contester ce type de différences, certaines pouvant se baser sur des distinctions «objectives», c'est-à-dire non fondées sur une discrimination de genre, mais sur des critères de compétence. Cela dit, toujours selon l'OFS, 40% de ces différences sont encore dues à cette forme de discrimination, ou à de la discrimination indirecte: un treizième salaire n'est pas payé aux personnes employées à temps partiel, c'est-à-dire en grande partie aux femmes.

Campagne romande « À travail égal, salaire égal », egalite.ch, 2012.

Des solutions en matière d’éducation

          Quelles sont les solutions pour faire progresser l'égalité? La plus évidente - peut-être la moins accessible au citoyen lambda - serait de changer les inégalités dans le droit. Libre à chacun de s'engager politiquement, en démarrant une carrière politique ou en lançant des initiatives. Mis à part cela, que faire? Peut-on envisager de petits engagements quotidiens et individuels qui, à l'instar des questions environnementales, permettraient de faire avancer la cause? «C'est tellement plus facile quand c'est quelque chose de matériel et qui vient de l'extérieur», répond Sabine Kradolfer, sociologue chargée de recherches à l'Université de Lausanne et spécialisée, entre autre, dans les études genre. Elle ajoute: «Le plus difficile à changer, ce sont les préjugés, c'est-à-dire les choses qu'on ne voit pas. Après quelques mois de cours, beaucoup d'étudiants en études genre se rendent compte de certaines choses qu'ils ne voyaient pas avant. Et moi aussi!»

          Les questions de genre sont aussi beaucoup plus ambiguës. Le cas type est la galanterie, par exemple le fait de tenir la porte à une femme: au nom de l'égalité, un homme pourrait décider de ne plus le faire. Cela dit, il pourrait également considérer qu'il s'agit d'une forme de politesse, valable autant pour les femmes que pour les hommes. Pour Sabine Kradolfer, la difficulté réside dans le fait que «cela touche à notre système de valeur. C'est beaucoup plus compliqué que le tri des déchets, par exemple.» En effet, on touche alors à des questions de choix individuels. Au fond, le plus important est que le fait d'être femme au foyer, de porter le voile islamique ou encore de travailler à mi-temps, soient des choix individuels et non des obligations imposées de l'extérieur.

          Pour Sabine Kradolfer, l'égalité dans les faits se divise en trois niveaux: d'abord les choix individuels qui font l'ambiguïté du problème; ensuite les «éléments structurels» de la société qu'on «ne changera pas du jour au lendemain»; enfin les éléments organisationnels, sur lesquels il est le moins difficile d'agir. Il s'agit par exemple du fait qu'une entreprise ou une université offrent plus facilement un temps partiel à une femme, car on imagine qu'elle doit aussi s'occuper d'autres choses (les enfants, le ménage, etc.) Pour un homme, ce serait indécent de le faire. On pourrait encore évoquer les cahiers des charges souvent trop différents entre hommes et femmes, ou encore le personnel des crèches, trop peu représenté par les hommes.

          C’est enfin en agissant sur l'éducation, ainsi qu'en renforçant la prise de conscience des questions de genre, qu’il est envisageable de faire évoluer les mentalités de génération en génération; de faire bouger ces éléments structurels «que l’on ne changera pas du jour au lendemain». 


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(1) egalite.ch, http://www.egalite.ch/quand-le-travail-coute.html (consulté le 5 novembre 2014) 
(2) Débat Infrarouge du 4 septembre 2013, http://www.infrarouge.ch/ir/2019-special-votation-citoyen-soldat (consulté le 5 novembre 2014)
(3) À l'inverse, la même année, encore 64,4% des personnes travaillant à plein temps, avec un salaire plus bas ou égal à 3000 francs (c'est-à-dire très proche du seuil de pauvreté se montant à 2200 francs) étaient des femmes.

4 oct. 2014

War Horse, ou la guerre vue par un cheval

Écrit pour L'auditoire : http://www.auditoire.ch/old/?p=3226 (février 2012)

 Albert Narracott (Jeremy Irvine) sur son cheval, Joey, protagonistes du film.

Suite à un très ambitieux Tintin en « performance capture », Steven Spielberg nous offre un nouveau spectacle, cette fois situé en plein cœur de l’Angleterre et de la Première Guerre mondiale.

          War Horse, l’histoire d’une grande amitié entre un jeune adulte, Albert Narracott (Jeremy Irvine), et un cheval, Joey, qui se voit contraint de quitter son dresseur et de partir à la guerre : de quoi passer pour le film le plus naïf et pathétique qui soit, d’autant plus que le livre dont il est tiré, n’est autre qu’un livre pour enfants, conseillé dès l’âge de neuf ans. C’est bien l’idée qu’on est susceptible de se faire pendant les premières minutes du long-métrage, où l’on voit un beau jeune homme au visage « babyface », émerveillé par un poulain, le tout accompagné d’une musique bien cucul-la-praline, devant le magnifique paysage d’une campagne anglaise interminable… Pourtant, cette impression est de courte durée. Dès les premières complications, c’est avec une incroyable force que le film vous submerge, quel que soit votre niveau de cynisme ou « d’esprit critique ».

          C’est au cœur de la Première Guerre mondiale que se déroule l’histoire de ces deux personnages. Une époque pendant laquelle les jeunes garçons en fin d'adolescence éprouvaient une réelle excitation à l’idée de pouvoir servir de chair à pâté à leur patrie. Et l’idée qu'on pourrait se faire de cette époque, son ambiance, ressort parfaitement à travers les innombrables décors et les déguisements mis en place pour le film. Des images qui, par ailleurs, ne cessent d’évoquer le cinéma d’une époque révolue.

Enfance et innocence


          Joey, le cheval, est le personnage qui n’a rien à voir avec la guerre. Il est le personnage qui ne peut pas avoir conscience des conflits entre les belligérants. Cela le mène à passer tout au long du film du camp des Anglais, à celui des Allemands ou encore des Français ; en réalité, il occupe une place tout aussi grande qu'Albert Narracott, s'agissant finalement d’un acteur comme les autres: « Pendant le film, il y avait des moments où je n'avais même pas besoin de dire aux chevaux ce qu’ils devaient faire. On était dans une scène et ils agissaient d'une façons que je n’étais même capable d'imaginer. »*, racontera plus tard Steven Spielberg.


 Joey, Emilie (Celine Buckens) et son grand-père (Niels Arestrup).
           Steven Spielberg a l’habitude de faire ressentir cette enfance cachée vivant encore en nous et, malheureusement, si souvent reniée. Quel que soit le sujet de ses films, du plus fantastique au plus sérieux, une place à l’enfance y est toujours consacrée. Si ce n’est pas en l’exposant directement à l’écran, c’est à travers les émotions que nous procurent ces histoires : les rêves d'enfance de s’envoler pour le pays imaginaire, de se lier d'amitié avec un extraterrestre, ou encore de porter un chapeau en cuir et de partir à l’aventure sur le dos d’un cheval… Bien que se situant en plein cœur de la guerre, l’intrigue de War Horse tourne davantage autour d’Albert et Joey que d'autre chose. S’agit-il alors d’un film familial ? Pas si sûr. La violence n’est peut-être pas aussi crue que dans les long-métrages plus sérieux du registre de Spielberg – Il Faut Sauver le Soldat Ryan ou La Liste de Schindler, pour citer les plus connus – mais certaines scènes, témoignant des horreurs dont sont capables les hommes, ne manquent pas de nous tirer les larmes des yeux. Le message est clair : il s’agit toujours, pour le cinéaste, de montrer l’absurdité et la frayeur de ce qu’il ne faut, en aucun cas, répéter dans l’Histoire.

Des Allemands anglophones
 

          Seul hic que l’on pourrait lui reprocher : une langue anglaise universelle, parlée couramment par les soldats allemands et par les Français. Cela met sérieusement en jeu l’authenticité du film et rappelle aux spectateurs/trices qu’en fait, ils se trouvent dans une salle de cinéma... War Horse s'adresse donc bel et bien aux petit-e-s comme aux grand-e-s et est destiné à une distribution pour le moins... massive. (Intérêt monétaire ou préventif ? C'est une autre histoire...) Le résultat est tout de même impressionnant, comme d'habitude, et la qualité des acteurs-trices (animaux ou non) n’est pas à remettre en doute ; aucune grande star à l’écran, mais une sélection d’artistes que l’on repère dans tel ou tel bon film. Les plus émotifs/tives d’entre nous auront alors la simple impression d’avoir vécu une épopée, d’avoir autant mûri et changé que les protagonistes. Sans parler de la musique qui risque de squatter la tête des plus mélomanes pendant quelques jours : John Williams, pour changer. (Sortie le 22 février 2012.)

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* « There were times in the movie when I wouldn’t even tell the horses what to do. They’d be in a scene and would be reacting in that scene in ways I couldn’t imagine a horse would be able to react or act. »

La CAP dans la tourmente

Écrit pour Fréquence Banane : http://www.frequencebanane.ch/content_1361573259.html (février 2013)

 La porte de la CAP, fermée. (© Stefano R. Torres)

Jeudi 21 février 2013 se tenait une séance du Groupe Regards Critiques, qui avait pour but de discuter d'une nouvelle surprenante – du moins pour les étudiant-e-s de l'Université de Lausanne : la fermeture de la CAP.

          La CAP, Cafétéria Autogérée Provisoire (ou Permanente, selon la position politique), c'était une terrasse, au-dessus de la réputée cafétéria de l'Anthropole, où tout-e étudiant-e avait la possibilité, non seulement de réchauffer ses vivres ou de s'installer sur de moelleux canapés mis à disposition, mais surtout de se préparer à manger soi-même, ou encore de se proposer volontaire pour porter la toque du chef. La CAP, c'est terminé, et cela à cause d'un changement de serrure du local, opéré par l'université pendant les vacances d'hiver. C'est en tout cas ce que nous écrivait le Groupe Regards Critiques, en nous proposant de plus amples informations à condition de participer à une réunion-débat. Une trentaine de curieuses et curieux s'y sont rendu-e-s, parmi lesquelles on pouvait compter les membres de l'association, ainsi que les habitué-e-s de la CAP.

           Benoît Frund, vice-recteur du secteur Durabilité et Campus de la direction aurait été au centre des négociations. Au départ, l'espace a été saisi par un inspecteur d'hygiène alimentaire, considérant que l'état de la cuisine ne convenait pas à la préparation de repas. De plus, la vente de ces derniers – qui avait lieu de façon occasionnelle et sans but lucratif – ainsi que l'exposition des prix et l'échange d'argent inévitable qui en découlait, nécessitait une patente, comme l'exige la police du commerce. Le dialogue a été tenté à plusieurs reprises avant la fermeture de l'espace. Toutefois, la Direction exigeait de la CAP qu'un responsable leur fût désigné, afin d'ouvrir le débat, ce qui était totalement contraire au fonctionnement même de la cafétéria autogérée : celle-ci ne se considère pas comme une association, mais a une approche communautaire de l'espace. Tout-e étudiant-e a la possibilité de participer aux réunions, étant donné qu'il n'y a ni membres, ni président-e-s. 

 Pancarte pour la réouverture de la CAP. (Stefano R. Torres)
           Par ailleurs, une question restait en suspens pendant la réunion : comment l'inspecteur d'hygiène alimentaire était-il tombé sur le campus et, surtout, à la CAP? Pourquoi ce si soudain acharnement à vouloir reprendre l'espace en main? Les idées fusent dans tous les sens : d'après un responsable de la librairie autogérée Basta, ancien étudiant de l'université, la CAP aurait été, depuis ses débuts, confrontée à ce genre de problèmes. Surtout depuis son occupation lors d'une grève qui fit passer l'espace aux mains des étudiants, prétend une autre personne. Cela dit, les ennuis ne seraient jamais allés aussi loin. Les idées les plus graves expriment alors la crainte que, depuis la construction du Géopolis, ainsi que les nombreux travaux qu'elle implique, l'université veuille reprendre en main des « zones de gris » dont elle ne s'était provisoirement pas occupée. Le déplacement de Zelig vers le nouveau bâtiment et le déménagement de la Faculté des sciences sociales et politiques, principale défenderesse – avec la Faculté des lettres – de ce type d'association, réduira peut-être à néant un soutien essentiel.

           Le débat reste toutefois sage lors de la réunion. De peur d'envenimer la situation, les personnes concernées souhaitent privilégier le dialogue avant toute action irréfléchie, même s'ils ne comptent de loin pas baisser les bras. En effet, le contact avec Benoît Frund a été rétabli le jour même de la réunion. La CAP est alors en discussion sur les concessions qu'elle serait prête à faire pour sa réouverture, mais surtout sur la limite des concessions qu'elle peut faire. Elle doit définir ses principales priorités en tant que cafétéria autogérée. La préparation libre de repas par les étudiant-e-s – possibilité qui n'est offerte nulle part ailleurs sur le campus – semble en faire grandement partie.